Les Amis de l’Archéologie Palestinienne

étudiante en histoire et en science politique

article mis en ligne le mercredi 23 juillet 2008

Témoignage par Erica LEHMANN, Palestine, 08/2000

Je suis étudiante en histoire et en science politique.

Ces deux disciplines, me semble-t-il, sont des voies pertinentes pour mieux comprendre les êtres humains. Elles ont cependant une limite : ce sont des sciences de cabinet. Et depuis un certain temps recluse dans les bibliothèques, j’avais envie d’un contact plus direct, plus concret avec les traces du passé.

L’archéologie m’avait toujours attirée mais je n’avais jamais proposé ma candidature sur un chantier de fouilles, estimant que mes études ne m’y avaient pas préparée.

C’était à peu près le cours de mes pensées alors que je feuilletais une revue d’archéologie empruntée à ma voisine dans le train pour Strasbourg. Un numéro spécial sur la Palestine.

J’admirais les photos et j’étais complètement fascinée par la richesse et la splendeur du patrimoine historique de la région. Le berceau de trois civilisations ! pompeux mais en deçà de la réalité.

Chaque mètre carré regorgeant de témoignages fabuleux de toutes les époques et de toutes les cultures : ça me faisait littéralement rêver. J’en faisais part à mon obligeante voisine qui m’apprend (attention, c’est vraiment comme ça que ça s’est passé !) qu’elle participe justement à l’organisation d’un chantier de fouilles au nord de Ramallah et que je pourrais très bien lui envoyer mon CV. La vie prend des chemins extraordinaires :

c’est dans le Paris-Strasbourg que j’ai trouvé mon billet pour la Palestine !

Trois mois plus tard, j’atterrissais à Tel Aviv, enthousiaste mais très intimidée, pour un mois de fouilles à Kherbet Balamah, au nord de Jénine. Intimidée en tant qu’archéologue balbutiante, mais aussi quant à la situation politique extrêmement compliquée (oui, je sais, c’est un euphémisme).

Je me demandais ce qui m’attendait vraiment. A tel point qu’assisse dans l’avion entre deux Israéliens émus jusqu’aux larmes à l’idée de revenir chez eux après une longue absence, je n’ai pas eu le courage d’avouer le véritable but de mon voyage.

L’archéologie, du moins c’est ce que je crois, est une science de la compréhension des autres, en l’occurrence des hommes du passé. Pas un moyen de prouver qu’on était là avant et qu’on a donc plus de légitimité que d’autres à y rester.

Au contraire, retrouver des squelettes, c’est ressentir pleinement la justesse du proverbe arabe : comment distinguer le mendiant du riche marchand quand ils sont redevenus poussière ? Mais est-ce à moi, Française même pas inscrite sur les listes électorales, de donner des leçons, de construire des théories ? Certainement pas. Et justement, se méfier des théories et des conclusions hâtives est une des grandes leçons que m’ont transmises mes initiateurs palestiniens à l’archéologie.

Le "peut-être " et le conditionnel sont les fondements de leur discours. On ne peut tirer des conclusions qu’avec d’immenses précautions et garder toujours à l’esprit qu’elles sont fragiles.

Tout fonctionne par recoupement, par mise en relation des trouvailles d’un chantier à l’autre : un archéologue ne travaille pas tout seul. Il faut délicatement gratter le sol, avancer pas à pas pour faire apparaître les témoignages du passé.

Tout ceci m’est expliqué avec une patience et une gentillesse sans borne. Je suis initiée au repérage des différentes strates, au maniement de la truelle, à la réalisation de coupes, de plans, à la prise de mesures, au nettoyage de tessons de poterie, à leur datation, leur classement.

Tout ceci dans une bonne humeur permanente malgré le vent brûlant et les coupures d’eau.

Le chantier, situé au sommet du tell, au milieu d’un champ de blé, domine un paysage vallonné et verdoyant. Les amandiers se mêlent aux oliviers et aux pieds de vigne.
C’est beau quelque soit l’endroit où l’on pose les yeux.

Dix tentes abritent la vingtaine de membres de l’équipe, que le bus du département d’archéologie a récolté à Ramallah, Naplouse et divers petits villages. Tous sont heureux de se retrouver et les deux heures de route sont rythmées par des chants et des plaisanteries auxquels se mêlent sans complexe et sans frontière les participants hollandais et français.

Archéologues, géographes, géomètres, dessinateurs, pour la plupart anciens étudiants de l’Université de Bir Zeit ayant fini leurs études en Europe, tous sont aussi motivés par les recherches archéologiques elles-mêmes que par la rencontre des gens d’aujourd’hui et d’autres horizons.

La dimension pédagogique du chantier nous conduits également à visiter d’autres sites (à Jénine, Ramallah, Bir Zeit et Ras Kharkar). Des démonstrations dans une poterie traditionnelle nous permettent d’avoir une idée précise de la chaîne de production des céramiques.

Des professeurs de l’université de Bir Zeit viennent donner des conférences sur la géographie historique du site et de la région. Les géophysiciens hollandais font plusieurs mises au point sur leurs techniques et les enjeux de leurs recherches.

Chacun, quelque soit sa discipline, apporte sa pierre à l’édification de l’archéologie palestinienne.

Les fouilles s’achèvent sur un sentiment de succès et d’enrichissement humain et scientifique unanimement partagé. Mais je ne peux cacher ma tristesse de quitter Kherbet Balamah et tous ceux qui y ont travaillé. Je suis profondément reconnaissante envers tous les membres de l’équipe pour tout ce qu’ils m’ont appris et pour les journées inoubliables que j’ai passé en leur compagnie.

L’hospitalité palestinienne est d’une qualité extraordinaire.

Et, comme l’eau de Jéricho, quand on y a goûté, on ne peut que vouloir y goûter de nouveau.

Erica LEHMANN, Palestine, 08/2000.

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